Les grands esprits savent qu’il faut interroger les évidences et les choses qui vont de soi. La question du bon sens n’a pas sa place dans nos livres de philosophie, alors que rabbi Meshoullam Zousya d’Annopol, lui, ne craint pas de se pencher sur cette notion: “Ce qui se fait de grand a toujours heurté le bon sens. Au nom du bon sens, les pires médiocrités on eu gain de cause”, affirme-t-il.
Le bon sens ne crée rien, n’aime pas, ignore la passion, se rie de l’innocence, ne connaît pas la pudeur.
Le bon sens est satisfait. Il hausse les épaules devant l’espérance ou la révolte. Devant les grandes questions, il courbe la tête et ferme les yeux, ou mieux encore: il ricane.
Trois jours encore, tu as tenu ta promesse. Trois jours, où tu l’avais vue prostrée dans son lit, immobile comme un animal malade, avec ce regard vide d’où sourdaient des larmes.
Elle pleure. Et ces larmes qui sont la seule chose vivante de son visage, ces larmes qui coulent toute seules, on dirait qu’elles emportent la vie. On dirait qu’elles vident Fanny de sa vie. On dirait que Fanny perd sa vie comme on perd son sang.
Elle ne bouge plus. Même ses mains ne remuent pas. Ne vit que ce flux incessant de larmes qui font ses yeux transparents, ses yeux invisibles.
Mais les principes sont une chose, la gestion des affaires au quotidien en est une autre. Il se heurta à un obstacle majeur, les délais. Il fallait au grand minimum trois jours pour aller de Paris à Brühl, mais en moyenne plutôt six ou sept. Pour éviter que ses messagers ne fussent repérés et arrêtés, il les faisait passer par des chemins détournés qui allongeait le trajet, avec des relais auprès de Fabert à Sedan ou auprès de ses banquiers flamands ou wallons. Le chiffrage et le déchiffrage des lettres exigeaient l’intervention de secrétaires spécialisés. On ne s’étonnera pas, dans ces conditions, que son dialogue avec la reine ait présenté quelques dissonances. Face à des situations très fluctuantes, ses observations sont périmés avant d’atteindre leur but. Plus grave encore: il lui manque, pour prendre la mesure du souhaitable et du possible, la perception des impondérables qui ne se peut acquérir que sur place.
J’avais l’impression qu’elle ressemblait un peu à ma mère dont j’ai vu les photos de jeunesse. Je me sentais plus proche de ma cousine que de mon oncle paternel. Quand Avrohom observait, il voyait quelqu’un d’autre, ou en tout cas ne me voyait pas seul. Ses yeux me le disaient. Il cherchait constamment quelqu’un à ma gauche, à ma droite ou derrière moi. Était-ce mes parents morts qui attiraient son attention? Parfois, j’avais l’impression qu’il était porteur d’un secret me concernant. Un soir, tard, alors que nous étions seuls à table, il parut s’apprêter à me livrer. À la dernière seconde, il se ravisa. J’ai dû attendre qu’il meure pour en savoir plus.
La disparition des antiquités représentait évidemment une perte. Le financement de l’expédition vers le Grand Nord, dans laquelle Ferrer avait investi pas mal de fonds, se trouvait perdu et n’était que pur déficit. Et comme arrivait le moment – conjoncture très médiocre et saison creuse – où plus rien ne se vendait à la galerie, ce fut aussi celui de choisir bien sûr les créanciers pour rappeler leur existence, les artistes pour réclamer le solde de leur compte et les banquiers pour faire part de leurs inquiétudes. Puis, quand la fin de l’été se profilerait, comme chaque année à cette époque ne tarderait pas à se manifester toutes sortes d’impôts, les menaces de redressement fiscal, les taxes et cotisations diverses, le renouvellement de bail accompagné de lettres recommandées du syndic. Ferrer commença donc de se sentir aux abois.
On convint pourtant que le filon économique risquait de se tarir bientôt, à moins d’un électrochoc technique que France Télécom semblait peu disposé à provoquer. S’il n’avait jamais rapporté autant d’argent, le Minitel avait perdu la bataille de la modernité, au profit d’un réseau universitaire émergent nommé Internet, dont tout le monde avait entendu parler mais que personne n’avait encore vu, à l’exception de Thierry Breton, que son activité au téléport du Futuroscope avait sensibilisé aux problématiques de la veille technologique, et de Thierry Ehrmann, qui fréquentait beaucoup les forums Usenet — des passionnés hypercompétents apportaient leur expertise sur toutes sortes de sujets: c’était magique.
Bahrein n’existe que par les lou-lou. On ne construit de bateaux, on ne coud de voiles, on n’ouvre de boutiques, on ne s’agite, on ne part en mer, on ne revient à terre, on ne met les mains dans ses poches, on ne les sort, on ne les remet que pour la perle.
C’est la reine : chacun la sert.
Le cheikh en vit. Sans la perle, pas d’argent, pas d’importation, pas de droits de douane, seule ressource du trésor. Sans elle, pas de commerce, pas de spéculation, pas d’usure… Pas de riz pour les pêcheurs, pas de sacs de roupies pour les effendis, pas de lévriers bleus pour le sultan.
J’ai passé seize années comme un lâche au coeur mauvais, sans un mot griffonné, sans un signe, loin de celle que j’aimais, loin de ses yeux et de ses gestes, et de sa peine qui sans doute ouvrait en elle chaque matin une neuve blessure.
Je n’y puis plus rien.
Ma mère est morte et je n’étais pas là.
Nous nous sommes embrassés. Il voulait me demander quelque chose. Dans un baiser, il formulait sa demande violente et unique: il avait besoin de ma complicité. Il fallait que je le laisse aller jusqu’au bout de sa requête, sans le juger parce que de toute façon le jugement serait faux, je ne savais rien de lui. Je devais essayer de le comprendre. Il n’avait pas besoin de ma réponse tout de suite, cela pouvait attendre une semaine, mais passé ce délai, il devait savoir si c’était oui ou non pour qu’il puisse s’arranger autrement. Il m’a dit aussi qu’il m’aimait, que c’était inattendu cet amour parce qu’il n’avait jamais aimé avant moi, bien sûr des aventures de passage mais l’amour comme ça, le déchirement entre la passion et le devoir, jamais. Puis il m’a parlé.
Mon amant m’a demandé de tuer pour lui.
Ainsi donc, LE musée deviendrait un substitut aux temples de jadis, la version moderne des églises. En lui, on ne prie plus Dieu ou les dieux, mais on éprouve encore la fascination et la crainte admirative devant des oeuvres faites de mains d’hommes, du moins celles que l’opinion dominante impose au contemplateur (…). On ne peut que s’interroger pourtant devant cette interprétation enflammée du Musée, lourde de toute une conception du monde, donc d’une métaphysique : l’homme seul opposé au destin et à la fatalité, l’homme seul créateur de ses propres œuvres, l’homme source d’un nouveau sacré, mais en quelque sorte un sacré artificiel, fête de mains d’hommes, fabriqué, marqué des traces humaines ! N’est-ce pas beaucoup attendre de ce dont Malraux le premier reconnaît la fragilité, voire l’inconsistance ? La mort, de toute façon, l’emportera, ou simplement l’oubli, autre forme collective de la mort.









